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Boulbar | Motor Hotel

Boulbar Motor Hotel

Manhattan | New York

Ah, l’arrivée à New York, un grand souvenir ! J’avais déjà visité la ville une fois et je me souviendrai toujours de ma première sortie du métro à Times Square, l’impression d’être plongé au cœur d’un film. Impression différente cette fois-ci puisque je suis arrivé par la route. J’ai connu bien des péripéties, d’ailleurs, pour aller de l’aéroport JFK à Manhattan. Les panneaux ne me parlaient pas beaucoup et j’ai commencé à prendre les bretelles d’autoroute au hasard. Et le hasard faisant souvent mal les choses, je me suis retrouvé dans une banlieue pourrie à demander mon chemin à deux types squattant une voiture sans roue…
Une ou deux heures perdues plus tard, je roulais dans Manhattan en me répétant tout simplement : « je roule dans Manhattan ! ».
J’ai mal dormi cette nuit-là. L’excitation du début de l’aventure et le décalage horaire. J’étais dans les rues vers 4 heures du matin. Et j’ai marché, trouvé un bar ouvert, bu cafés sur cafés. L’air oscillait entre le tiède et le frais et le jour s’est doucement levé.
Ce fut ma première inspiration pour la chanson « New York, 6 heures du matin ».

01.Bronx - Boulbar

Motel 79 | Burnsville | Virginie occidentale

Burnsville et son Motel 79 : enfin l’Amérique que je suis venu chercher. Une petite ville, 500 habitants, un vieux motel, une station service, un diner, un bar, le tout au bord de la Highway 79. Les scieries ont fermé et à part l’activité économique amenée par l’autoroute, les gens se débrouillent. Il y a quelques parcs à mobile-homes, on y pêche dans les lacs. L’ambiance ressemble à celle qu’on peut retrouver dans les livres de Russel Banks. Je me souviens d’une très bonne soirée passée dans le petit bar, pas loin du motel. J’y ai vidé quelques bières alors que deux types et une femme y jouaient du bluegrass. J’ai écrit ma chanson « Burnsville » dans la chambre 32 de ce motel 79.

02. Burnsville - Boulbar

Motel Hallmark Inn | Nashville Tennessee

Après la Virginie occidentale, j’ai décidé de descendre vers Nashville pour m’imprégner un peu de Country. J’y étais déjà passé lors d’un précédent voyage et j’avais été très impressionné par le fait que, dès 8h00 du matin, des groupes jouent dans les bars, « font le job » avec sérieux alors que les derniers clients dorment à moitié sur les comptoirs et que les premiers ne sont pas encore arrivés. Ça ne se voit pas tellement sur la photo de Google Map mais ce Hallmark Inn était assez craignos. Les flics tournaient sans cesse. J’y ai passé deux nuits et trois jours pour bosser sur une ou deux chansons et faire des prises de son (notamment de la chanson « Motor Hotel »). J’étais un peu inquiet pour mon matos lorsque je sortais me balader en ville. Mais en fait, les résidents étaient plutôt sympas. Pas mal de familles qui vivaient là. Ce Hallmark Inn avait dû avoir son heure de gloire dans les années 60, il est devenu bien décrépi aujourd’hui. C’est véritablement mon premier contact avec ces motels qui servent de lieu d’habitation à l’année pour les exclus du rêve américain.

03. Nashville - Boulbar

Rodeway Inn | Garden City | Kentucky

Lorsque j’ai traversé le Middle West et suis rentré au Kansas, je me suis retrouvé dans les ambiances du livre De sang froid de Truman Capote, l’un des plus grands bouquins que j’ai pu lire à ce jour. Truman Capote a écrit ce « roman-réalité » pendant 7 ans, suite à la découverte dans le New York Times d’un fait divers, en 1959 : toute une famille sans histoire, avait été tuée au fin fond du Kansas, sans mobile apparent. Forcément, j’ai eu envie de retrouver les lieux. Une petite recherche Internet : la ville en question était Holcomb, toute petite bourgade sans motel. Truman Capote résidait à Garden City, au West Land Motel, lorsqu’il travaillait sur son livre. Alors, c’est également dans ce motel que j’ai décidé de m’installer pour trois nuits. Je me suis pas mal imprégné des lieux et j’ai écrit une chanson sur le sujet qui ne figure pas sur l’album. Mais finalement, tout avait été dit. Et comment passer après Capote ? Ce qui m’a frappé lors de mes ballades, c’est de sentir que les gens restent très marqués par ce crime pour lequel certains proches de la famille ont été injustement accusés. J’ai compris l’importance de la « communauté » dans la culture américaine. 50 ans plus tard, la plaie n’est toujours pas refermée.

04.Midwest - Boulbar

Knights Inn | Denver Colorado

Ah, Denver ! Très bon souvenir. J’ai connu une petite période de solitude pendant quelques jours dans le Midwest. Traverser un pays-continent seul, dormir dans des motels délabrés, revenir sur les lieux d’un crime, tout cela attaque un peu le moral. Denver m’a fait du bien. Déjà, je fus soulagé de sortir de ce Middle West, sorte de désert vert, pour attaquer les montagnes du Colorado. Les paysages sont magnifiques. Ensuite, Denver est une ville avec un vrai centre-ville, ce qui n’est pas le cas partout aux US où bien souvent la vie se trouve sur les zones commerciales semblables les unes aux autres et pas particulièrement chaleureuses. Là, vous pouvez vous balader à pieds (enfin !) et boire un verre en terrasse. Il y a tout un tas de pianos en libre service dans la rue. Les gens s’installent, jouent, les passants s’arrêtent et chantent. Bref, c’est très ouvert. J’ai évidemment pensé à Kerouac et Ginsberg dans cette ville-carrefour pour cette Beat Generation traversant le pays. J’y ai écrit « De paquebots en épaves ».

07.Denver Motel - Boulbar

Bluff | Utah

Les déserts rouges des westerns de mon enfance, j’y étais ! Tout est grandiose. Par hasard, du côté de Bluff, je me suis retrouvé à la fête annuelle de la réserve Navajo. J’ai discuté un peu avec les gens du coin. Les tribunes pour le rodéo avaient été montés dans une sorte de canyon et quand le soleil s’est couché, j’ai vu disparaître petit à petit les grandes cheminées rouges. C’était incroyable ! Le lendemain, j’ai pris en stop un vieil indien Navajo. Il allait voir sa sœur. Au bout de 10 minutes, il m’a dit : « c’est là ». Il n’y avait rien. Il est descendu et est parti tout droit dans le désert. Dans ce coin de l’Amérique, j’ai eu l’impression d’être dans un temps suspendu, hors du temps. J’ai écrit la chanson « D’autres heures » en pensant à cette ambiance très particulière.

09.Bluff rodeo - Boulbar

08. Bluff Rodeo - Boulbar

Route 191 | Utah

Coupé du monde, plus de portable pendant plusieurs jours. Ça m’est arrivé deux fois lors de ma traversée : dans l’Utah et au Nevada. J’ai donc écrit « je cherche ta voix » car j’attendais un coup de fil qui n’a jamais pu arriver.

Holbrook Inn, route 66 | Holbrook Arizona

Ce motel m’a inspiré la chanson « Desert Motel ». C’est le seul motel que j’ai refusé durant ma traversée. Holbrook est une ville qui se trouve sur l’ancienne route 66. Il y a donc un grand nombre de motels anciens qui eurent leur heure de gloire jusqu’à la fermeture officielle de la 66 et son remplacement par la highway. Ces motels survivent comme ils peuvent. Les américains qui voyagent, les commerciaux où les travailleurs itinérants qui viennent bosser sur les chantiers (une catégorie qui n’est pas pauvre) préfèrent loger dans des motels neufs, de grandes enseignes où les tarifs sont plus élevés mais où la propreté est irréprochable. Du coup, les vieux motels délabrés sont destinés à accueillir les voyageurs sans le sou, les travailleurs pauvres, des retraités aux petites pensions, etc. C’est ce genre de motels que j’ai fréquenté durant ma traversée, tout d’abord parce que mon budget était limité et ensuite parce que je voulais aller à la rencontre de cette Amérique. Mais ce jour-là, lorsque j’ai pénétré dans le bureau d’accueil, j’ai senti que je ne pourrais pas. La gérante était édentée et il y avait cette drôle d’odeur de déprime que je sentais depuis le début de mon périple. Elle m’a dit d’aller voir la chambre : les rideaux pendouillaient, la moquette était crade, le lit défoncé, et toujours cette odeur, mélange de vieux tabac, de crasse et d’humidité. A d’autres moments du voyage, ça ne m’aurait pas posé problème mais ce jour-là, j’ai refusé poliment. Je me suis senti un peu coupable d’avoir la chance de pouvoir dire « non », d’avoir le choix.

11. Holbrook Suzie's Diner - Boulbar

10. holbrook Suzie's Diner 2 - Boulbar

Route 66 Motel | Kingman Arizona

Autre vieux motel mais ambiance très différente du Holbrook Inn. Kingman est aussi sur l’ancienne route 66 qui s’est transformée en Highway 40. Le motel avait son côté 60’s mais plutôt bien tenu. Et puis j’ai fait des rencontres sympas. Tout d’abord ce vieux biker à la gueule de Bukowski qui portait un tee-shirt blanc présentant des résidus de plusieurs repas. Le type m’a demandé de brancher sa moto sur ma batterie de voiture car elle ne démarrait plus et il était bloqué dans ce motel depuis plusieurs jours. Ca faisait sept semaines qu’il était sur la route. Il s’était engueulé avec sa femme, lui avait dit « fuck » (selon ses mots) et avait pris sa Harley pour sillonner le pays. Dans ce motel 66, sa moto était en panne et il n’avait plus un rond. Mais le type ne paniquait pas. J’ai passé là deux ou trois nuits et chaque matin, il venait me voir pour se brancher sur ma voiture. Il chargeait sa moto, sortait de sa chambre tout de cuir vêtu, démarrait, calait et repartait se coucher. Finalement, il a appelé sa femme, s’est excusé. Elle acceptait de lui envoyer de l’argent. Et le voilà amoureux comme au premier jour mais toujours bloqué dans ce vieux motel.
L’autre personnage était un vétéran. Lorsque j’écrivais sur le pas de ma porte, au bord d’une piscine impraticable vu l’état de l’eau, le type venait me parler. Je ne comprenais pas grand-chose à ce qu’il me disait et c’était réciproque mais on a passé de bons moments ensemble à rire sur des blagues que chacun ne comprenait qu’à moitié. Je lui ai payé quelques bières et il m’en a offert quelques-unes également. Au départ, j’aimais penser qu’il s’agissait d’un mafieux bénéficiant de la protection de témoin. Une gueule de second couteau de films de Scorsese : maigre, cheveux bruns plaqués, grosses lunettes en écailles. En fait, c’était un ancien de l’Air Force qui avait fait le Vietnam, devenu routier suite à des problèmes d’yeux et qui, à 72 ans, vivait de motels en motels. Il avait la chance d’avoir une bonne couverture maladie en tant qu’ancien militaire et il pouvait se faire soigner ses problèmes de vue.

12. Kingman Motel 66 - Boulbar

13. Kingman Motell 66 - 2 - Boulbar

Riviera Hotel | Las Vegas | Nevada

Changement d’ambiance à Las Vegas. Le seul hôtel de mon périple, le Riviera, l’un des premiers hôtels du Strip, construit au milieu des années 50. Dean Martin y avait des parts, et toutes les stars de l’époque y ont chanté. Ça ne m’a pas couté plus cher qu’un motel moyen puisque l’idée, à Vegas, surtout en période creuse, est d’héberger les joueurs potentiels à peu de frais, de les nourrir avec la même stratégie pour qu’ils dépensent tout leur cash dans les machines à sous. J’ai dû me pousser pour travailler pendant ces trois jours, ma fenêtre donnant sur la piscine (praticable, celle-là). Mais j’ai enregistré et écrit (j’ai notamment enregistré toutes les guitares de « J’aime Bukowski »). En récompense, je me suis fait de grandes ballades le soir sur le Strip. Le Riviera suivait finalement le destin de mes vieux motels de bord de route. Il ne peut plus rivaliser avec les hôtels flambants neufs, gigantesques, proposant toujours plus de divertissements à une Amérique qui vit ici « le voyage de sa vie ».

14. Vegas Hotel - Boulbar

15. Vegas - Boulbar

Goldfield | Nevada

J’ai adoré le Nevada. A part Vegas, le reste est un désert. Les gens le traversent en empruntant généralement la Highway. Durant toute ma traversée, j’ai toujours préféré les petites routes. Il n’y a quasiment personne et de temps en temps, vous croisez une station service abandonnée ou une ville fantôme. Goldfield est une ville « quasi fantôme ». 30 000 habitants vers 1906, 450 aujourd’hui. L’une des dernières ruées vers l’or avec une ville qui devint très riche en quelques années. On y fit venir le train, on y construisit un hôtel magnifique, l’un des plus chers du pays et puis, dans les années 20, les gens quittèrent la ville, le filon s’était appauvri. Il ne reste donc plus aujourd’hui que quelques habitants taciturnes, des bâtiments abandonnés et cet hôtel magnifique, fermé dans les années 40. Quand on regarde à travers les fenêtres, on y découvre le grand piano à queue. Golfield m’a inspiré la chanson « De vent de poussière ».

16. goldfield - Boulbar

17. Goldfield - Boulbar

Fisherman’s Wharf | San Francisco | Californie

San Francisco, le bout de la route. J’y ai passé mes derniers jours américains avant de reprendre l’avion. Un matin, me baladant sur le port touristique, j’ai rencontré Joe qui faisait la manche avec une pancarte « Homeless Veteran ». Durant toute ma traversée, j’ai vu dans les villes importantes (Denver, Kansas City, Nashville), des vétérans du Vietnam SDF. Je n’avais jamais osé aller leur parler. Mais avec Joe le contact s’est fait naturellement. Je parle assez mal anglais et les rencontres qui ont pu se faire nécessitaient un effort de mon interlocuteur pour utiliser des mots simples. Je me suis assis à côté de lui et Joe m’a raconté sa guerre et sa vie, le Vietnam en 68-69, où il était « Tunnel Rat », « nettoyant » les tunnels Nord-Vietnamiens à coups d’explosifs et d’une arme à feu. Il n’a jamais pu se réinsérer, notamment dans le San Francisco du début des années 70, hostile aux combattants du Vietnam. Il a erré dans le pays et est revenu en Californie où il vit dans la rue. Joe m’a touché. C’est un homme brisé depuis plus de 40 ans, avec les fantômes du Vietnam qui le hantent. « Il a fallu faire le job, on n’avait pas le choix » m’a-t-il dit. Le pays les a laissé tomber, surtout au début des années 80 quand, par soucis d’économie, Reagan a décidé de fermer les centres d’aide aux Vétérans. Mauvaise guerre. L’Amérique n’aime pas les perdants.

18. San Francisco - Boulbar

Heights ashbury | San Francisco

San Francisco - Boulbar

Heights Ashbury ou Hashbury, surnom dans les années 60 de ce quartier hippy, centre névralgique du Summer of Love. Quartier mythique qui a vu défiler Joplin, Hendrix, le LSD, les délires de Cassady. Ce fut un haut lieu de la contestation contre la guerre du Vietnam. J’en parle dans la dernière chanson de l’album « Dernier jour à San Francisco » :

Chercher
Du côté d’Hashbury
Ginsberg ou Cassady
Une nostalgie banale

Ici
Les hippies sont fantômes
Pus de « Us Go Home »
Juste des cartes postales

L’Amérique que je cherchais, je l’ai trouvé dans les petites villes, dans les motels pouilleux mais pas à San Francisco. Le mythe américain existe toujours. Il se trouve sur le bord des routes.

par Boulbar

Chanteur errant dont le nouvel album Motor Hotel sort le 27 février 2012

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