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KMS by valery bonneau on Grooveshark

KMS tient un blog depuis dix ans, mêlant musiques, souvenirs, instantanés, évocations diverses… Le blog a fini par devenir livre : « Chroniques des temps perdus et bande-son pour orgasme » : Une sélection de textes, glanés sur plusieurs années, compilés, « remixés et remasterisés ». Avec une longue nouvelle inédite sur Neil Young, les amitiés adolescentes en équilibre et la banlieue.

Cette Street Interview est l’occasion de se promener dans certains lieux évoqués dans les Chroniques des temps perdus et bande-son pour orgasme.

Page 115

“On traversait le grand ensemble, la cité qui avait poussé au milieu de pas grand-chose durant les années soixante. Pas notre quartier. Mais nos copines habitaient là, on rentrait tous ensemble.
Elle me faisait rêver cette cité. Les appartements. Je voulais y habiter. Cela semblait tellement mieux que le vieil immeuble où j’habitais. Les pièces, leur disposition, leur distribution. Tout faisait moderne. Même si on possédait depuis fin 1969 les mêmes éléments de confort (salle de bains, WC), il y avait un côté moderne qui attirait. Et puis ces bâtiments avec ce dédale de chemins pour les desservir. Je les connaissais bien ces immeubles, tellement de copains et de copines y habitaient. Il ne faudra pas longtemps encore avant que ça ne se dégrade. À partir du début des années 1970 le monde a accéléré trop vite, trop fort. Ces cités vivaient tranquillement tant que la banlieue avait encore un côté ville de province. Ça n’allait pas durer comme ça bien longtemps.”

J’ai dû passer là des centaines et des centaines de fois. En rentrant du collège ou non. Il y avait le secteur des peintres, et puis celui des musiciens, Bach, Lulli. On disait elle est au 2 Bach, ou au 4 Douanier Rousseau…

Au début des années 70, la cité ressemblait à une sorte de paradis moderne, avec tout le confort. J’étais envieux des garçons et filles qui y habitaient… Ça n’a pas duré bien longtemps ensuite.

Page 116

“Je ne sais pas pourquoi mais j’aimais bien la rue où se trouvait le pavillon de Domi. Avec la boulangerie à l’angle où on allait s’acheter des gâteaux et juste à côté, cette épicerie improbable située à un entresol. Une de ces boutiques qui ne passeraient pas la décennie suivante. “

Tout change, tout va tellement vite. Même Google ne peut pas suivre. La boulangerie que l’on voit à l’angle a été remplacée depuis par une boutique de livraison de pizzas à domicile. Elle avait pourtant survécu plusieurs décennies, bien après les après-midi où l’on y allait. Il y avait deux épiceries, une de chaque côté, il en reste une, on l’aperçoit.

C’était souvent le point de départ de nos ballades du mercredi après-midi. On ne rayonnait pas à plus d’un kilomètre de là, et encore. Cela suffisait pour toujours croiser quelqu’un. De préférence des filles que l’on connaissait.

Vers 1981/1982, un disquaire avait ouvert sur le trottoir d’en face. J’y ai acheté deux disques, dont un qui avait la particularité d’avoir deux fois la face une. Je n’y suis jamais retourné ensuite.

Page 123

“Pour toutes les après-midi d’automne, passées, solitaire, avec lui, le regard perdu derrière la fenêtre, vers les cheminées de la centrale EDF de l’autre côté de la Seine, plantées comme deux bougies sur un gros gâteau rectangulaire bleu et blanc avec

Mais qu’est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre ?

avec les longs rubans de fumée qui s’en échappaient et par-dessus tout l’envie d’être ailleurs sans savoir où. “

Durant quinze ans mes fenêtres ont donné sur ces deux foutues cheminées. Elles accrochaient le regard. J’ai passé des après-midi à les regarder sans les voir en écoutant des disques à l’infini.
C’était mon paysage, celui de la fenêtre de ma chambre au deuxième étage. Suivant la direction de la fumée je pouvais prédire le temps. J’aurais peut être dû chercher du travail à la météorologie nationale.

Elles devraient être détruites dans quelques années, si cela se confirme. Je crois que je viendrai assister à leur chute comme on se rend à un enterrement.

Page 28

“Cet été-là, durant les vacances dans le sud avec les parents, je l’écoutais sur le magnéto K7 que j’emmenais partout avec moi. On n’était pas très loin de Villefranche, à une cinquantaine de kilomètres, là où se trouvait Nellcote, la villa de Keith où ils avaient enregistré Exile cinq ans auparavant. Je serais bien allé la chercher cette villa, ça aurait pu faire une belle histoire, tailler la route, mais il me manquait une âme d’aventurier.

Plus de 30°C sur la côte d’Azur, je me baladais en jean, torse nu tout le temps. Comme Keith. Tu ne m’aurais pas fait mettre un short cet été-là. J’avais une guitare acoustique pourrie. Je ne savais rien jouer, à part des blues en trois accords en Mi et en La. Ça permettait au moins d’accompagner Stop Breaking Down, cette reprise de Robert Johnson qu’on trouve sur la quatrième face. Je traversais le petit camping avec la guitare nonchalamment posée sur l’épaule pour aller m’asseoir sous les pins, pas loin du bloc sanitaire, gratter mes trois accords minables en boucle. “

Que s’est-il réellement passé derrière ces grilles durant l’été 72, quand Keith Richards vivait là et où les Rolling Stones y ont enregistré Exile on main street ? Les photos de Keith torse nu avec sa guitare, datant de cet été là, m’ont marquées à vie.
Parfois je me dis que si j’étais parti en stop retrouver cette villa, cet été là, en 1977, comme le titre du premier album des Talking Heads, probablement la plus grande année pour le rock, ma vie aurait été probablement différente.

C’était du rêve, ça l’est peut être encore.

Page 57

“Septembre 1975. J’entrais en seconde B, économique, dans ce lycée où je ne connaissais personne. J’avais quatorze ans. J’étais là depuis deux ou trois jours seulement mais je savais déjà que l’année allait être difficile vu le niveau musical de mes camarades de classe plus portés sur le hit parade avec C Jérome pour les filles, et le néant pour les garçons en dehors d’un vague fan de Santana.
On était là, dans cette classe où je m’étais senti étranger dès la première minute au milieu d’eux. Avec mon sac US bardé de noms de groupes, j’étais un extra-terrestre. Ils n’écoutaient rien. Ou n’importe quoi. Quoi leur dire dans ce cas-là.
Lors du premier cours de français, avec cette prof à cheveux longs, ça s’est confirmé. Dans cette salle de classe au rez-de-chaussée de ce bâtiment vert et gris. “

Le lycée a complètement changé. Les bâtiments bâtis sur le modèle Pailleron, ce tristement célèbre lycée Parisien qui avait été ravagé par les flammes en 72 ou 73, selon l’expression consacrée (elle-même une expression consacrée, probablement une mise en abîme), préfabriqués, de mauvais qualité, d’un vert de gris lugubre, ont été détruits il y a quelques années. La salle où j’ai braillé “Bobe Dilane” n’existe plus.

Pas loin de là, en bas de la descente, se trouve le centre commercial dont l’avantage était, à l’époque, d’avoir plusieurs endroits pour écouter des disques : le BHV et un bon disquaire, Blue Spot. Disparu depuis bien longtemps. Bien avant que la Fnuc ne s’installe.
Le jour où ces derniers ont supprimé le rayon indé j’ai décidé de ne plus acheter un seul disque à la Fnuc. Ça doit faire pas loin de dix ans.

Page 139

“Je me souviens avoir entendu Speakin’ out pour la première fois un après-midi de juillet 1975 à la radio en traversant Bléré en Indre et Loire dans la voiture de mes parents. Speakin’ out. Sur Europe 1 ou RTL. Perdue au milieu de chanteurs de variété française dans une émission sur les nouveautés du moment. C’était rare, on s’en souvenait.

[...]
C’était encore l’ID 19 qu’avait mon père à cette époque-là. Une beige. Elle datait de 1967. On ne changeait pas de voiture très souvent. Les sièges étaient rouge vif. Le type de la radio a coupé avant la fin du morceau comme ils faisaient tout le temps, j’avais horreur de ça. Mais j’avais entendu Neil Young. Pour la première fois. A Bléré, juste avant de passer le pont sur le Cher. On était en 1975. Va savoir pourquoi je m’en souviens encore.”

Pourquoi ce souvenir de la radio jouant Speakin’ out de Neil Young en traversant cette ville, juste avant de franchir ce pont est resté ? Eté 75, l’année où la passion musicale a débuté. Peut être à cause de cela. Neil Young était un nouveau point de départ. Chaque disque était un point de départ. Difficile à oublier.

Etrangement, dans google street view, si on essaye de passer le pont, on change de saison et il y a de la neige sur les trottoirs. Si on se retourne on voit la ville sous la neige. A nouveau deux pas en avant et elle disparaît.

Cet été là, heureusement qu’il y avait la musique. Je passais des heures à écouter mes disques que j’avais soigneusement enregistrés sur des K7 C120 pour l’occasion. Il n’y avait pas beaucoup de K7. Je crois que j’avais à peine une douzaine d’albums. Ça a vite changé vite.

Page 208

pink-floyd-masters-of-rock-1974-album-cover

“Mon père m’avait amené un samedi après-midi chez le disquaire de notre commune de banlieue. Un tout petit magasin carré où la vendeuse ressemblait à Denise Glaser, avec quatre bacs par genres musicaux : variété française, danse et accordéon, classique, jazz, et pop, il y a ce disque avec sa pochette dorée. Je n’y connaissais rien. Les deux seuls groupes que j’écoutais alors étaient les Beatles et Pink Floyd. Je pouvais choisir un disque, comme j’avais déjà une K7 et Sgt Pepper des Beatles, j’ai pris Masters of Rock du Floyd. Je me demande si je ne l’ai pas choisi parce qu’à l’arrière de la pochette, on y voyait les autres albums en photo.”

Sur la façade, depuis longtemps, il ne reste plus de trace permettant de savoir qu’il y avait un disquaire dans cette boutique. Je me demande finalement, si ce n’était pas à Barbara qu’elle ressemblait.

Parfois, à l’époque où j’ai acheté quelques disques chez elle, et ça ne doit pas être plus de quatre, on venait parfois juste pour le plaisir de regarder les pochettes. Elle finissait par nous virer.

Je crois que le magasin à fermé à la fin des années 70. Symptomatique d’un changement profond intervenu à la fin de cette décennie, d’une manière générale.
Il y a toujours une antenne de la médecine du travail à côté. Il y a des commerces qui résistent plus que d’autres.

page 209

“Elle était adorable dans son ciré vert pomme. On était allé au cinéma Club 123, ex Royal, à la gare de Maisons-Alfort. Il n’existe plus depuis déjà un paquet d’années, une résidence dite de standing a pris sa place. Combien de petits cinémas de banlieue ont disparu de la sorte…

J’habitais juste de l’autre côté de la voie de chemin de fer, pas très loin, à côté du pont, après le film on s’est tous retrouvés dans ma petite chambre en longueur. “

Difficile d’imaginer qu’à la place de cette résidence il y avait un cinéma (avec 3 salles, d’où le nom, Club 123). Je l’ai même connu lorsqu’il n’y avait qu’une salle, dans les années 60.
Je ne sais plus quel film on avait vu cet après-midi là. Mais je me souviens avoir vu Woodstock dans ce cinéma, vers 77. Un après-midi. J’étais seul dans la salle. Le projectionniste, un rescapé de mai 68, était venu le regarder avec moi et avait poussé le volume sonore bien au-delà de la norme. Le type avait de quoi fumer. On avait passé un bon moment. Le cinéma est devenu de plus en plus pouilleux vers la fin des années 80.

Pages 149 et 162

« C’est quoi ce disque ?
Tout ça est revenu comme un boomerang en apprenant la mort du chanteur des Knack. Mymymymy Sharona. Encore un 45T qu’on avait usé sur le jukebox du café de la fac. Essayer de faire écouter Magazine derrière ça… My Sharona, tout le monde accrochait là-dessus. »

Si la Fac a fermé depuis déjà quelques années pour s’installer dans de nouveaux locaux neufs, le café est resté, Le Nelson, le Nels’. Je ne suis pas certain qu’il y ait encore un jukebox. La Fac n’était qu’une annexe de Paris XII. Un peu isolée. Elle se trouve 20m plus loin. Murée. Les accès sont envahis par la végétation.

Pour rentrer chez moi, je prenais un grand boulevard traversant presque toute la ville en diagonale. Je déposais toujours au passage une ou deux filles. Pour cela que j’avais fini par n’écouter que des disques qui pouvaient leur plaire…

“1981, une moitié de 1982. Il n’en reste pas grand-chose, quelques flashes comme des snapshots de mauvaise qualité. Il faudrait chercher dans les inversibles en 64 iso, un jour peut-être, pour reconstituer la mémoire disparue. 1981, l’année où je n’embrassais pas les filles en les ramenant après la fac, sur le boulevard en écoutant Supertramp.”

Page 177

“Je repense aux vacances de cet été-là, il y a vingt-cinq ans, sur l’île aux Moines, à la tente dans le champ de Felix, à Kergonan, aux deux filles que l’on avait prises en stop en allant à Carnac. On y allait pour voir les menhirs. On avait récupéré les filles à Port Blanc. On s’était tous tassés dans la voiture. Par chance un de nous était resté sur l’île, espérant avoir une ouverture avec la fille du café-tabac du bourg, ça faisait un peu plus de place.”

J’ai laissé un peu de moi sur cette île. Peut être même un peu plus que ça.
La Google car s’est arrêtée au bord de la jetée de Port Blanc, à l’endroit où l’on prend le bac, on le voit prêt à partir pour aller sur l’île, elle est au fond. Cela conserve une part de mystère même si l’île a considérablement changée sur certains aspects depuis les années 80, avec un développement immobilier modéré mais néanmoins présent, et surtout un afflux de touristes quotidiens l’été nettement plus important.

On ne peut pas aller sur l’île avec google mais on y voit quand même une photo de Chez Charlemagne et ça me fait toujours quelque chose.

“Il y avait encore le vieux calvaire rouillé, à la croisée des chemins où l’on bifurquait pour retrouver l’endroit où l’on campait, mais c’était bien tout. Sur le port il y a toujours le café Chez Charlemagne où on allait boire des coups. L’ambiance un peu particulière de cet endroit, les rires, tout ça était parti dans le vent et les nuages depuis bien longtemps. The Electric Co.”

Je crois qu’un jour il faudra que j’aille récupérer tout ce que j’ai laissé de moi sur cette île. Ramasser les bouts, les recoller ensemble. Des fragments de nos étés au milieu des années 80. Les traces fantômes de ceux qui sont partis aussi.

centrale

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Never ending blog (aime Biff Bang Pow !, Bob Dylan et les femmes nues) - Chroniques des temps perdus et bande-son pour orgasme

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Une réponse à KMS

  1. DavidH dit :

    Un très bon blog décidément KMS, un travail admirable et généreux ouvrant la voie à toutes sortes de découvertes et trouvailles permettant d’enrichir ses connaissances et d’en développer de nouvelles.
    Caverne aux trésors où un brasier continu d’art et de musique réchauffe l’âme curieuse qui vient s’y promener.
    Je ne connais pas encore le livre, ça se fera peut-être au gré de la route où je garde oreilles et yeux ouverts, mais déjà des deux mains j’applaudis à l’effort, plaisant sans aucun doute, que tu consacres à cet aimable partage de ta passion.
    Ce tutoiement est amical bien sûr et n’omet pas le respect.
    Bon vent pour la suite. 

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