Partager facebook twitter

Il s’appelait Pierric

Qui ? Le quatrième enfant de Méméchante et Pépé. Le quatrième et dernier. Pierric, ça devait vouloir dire fantôme dans une langue connue seulement de ses géniteurs parce que le petit dernier était visiblement de trop. Il est parti comme il est arrivé, discrétos. Personne, à part peut-être ma mère, ne l’a calculé. Parfois, tu te dis « vous pouvez pas aller vous acheter une voiture neuve au lieu de faire des gamins en trop » ? La voiture, tu la ramènes et c’est marre mais le marmot ? Pas de plan de remplacement, pas de bon de sortie. Une fois que l’oeuf est livré, il faut le préparer.

Pierric n’était pas désiré. Tu me diras, vu le profil des géniteurs, c’était peut-être mieux sinon, c’était des coups à venir avec une longue queue rouge et des pieds en forme de sabot. Je plaisante mais il faut imaginer ce que c’est que d’être là sans que personne ne vous remarque. Dans une famille de pauvres du nord, il aurait surement dépéri en mangeant ses crottes de nez jusqu’à cinq ans et serait mort d’anémie vers dix ans (les crottes de nez, c’est plein de vitamine mais ça ne remplace pas un bon bol de céréales). Comme on était chez les bourges, Pierric fut nourri, lavé, habillé, envoyé à l’école comme tout le monde. Méméchante, toujours soucieuse des apparences devait penser que sa famille avait déjà bien assez fait la première page des journaux et qu’il n’était pas nécessaire de rajouter un encart en page 3 pour maltraitance.

Alors Pierric vécu et Pierric grandit. Ce qui est à peu près ce que l’on peut espérer de mieux. Si on y réfléchit. Fantôme parmi les vivants, il faillit perdre sa santé mentale plus d’une fois. D’autant que sa condition de fantôme ne l’empêchait pas de se prendre des raclées de son grand frère. Le seul avantage qu’il y avait à être fantôme -passer au travers des coups- il n’en bénéficiait même pas.

Plus Pierric tentait de rappeler à son monde sa présence, plus son monde le renvoyait à sa quantité d’être transparent : à 7 ans, il força un de ses camarades à manger ses crottes de nez (surement une résurgence d’une précédente vie dans le nord), « assieds-toi, on va passer à table » fut la seule remarque de méméchante. Il revenait avec zéro en histoire ? « Vas te laver les mains ». 20 en espagnol ? « Montre tes mains ». Il a volé un chien ? « Mange-ta soupe ». Né trente plus tard, Pierric serait peut-être devenu serial killer mais, pour le coup c’est bien foutu car nous sommes dans dans les années 60, donc il sera hippie.

Un hippie parti en coup de vent. Après avoir désespérément, et l’adverbe prend ici tout son sens, attendu un signal de ses parents, la preuve qu’ils le voyaient, le considéraient, il a fait à 18 ans, la seule chose possible : il est parti. Espérant qu’à défaut d’avoir remarquer sa présence, ils allaient noter son absence, son absence bordel de merde ! « Allô, votre fils est barré là, parti, zou, dis-par-ru, dis-pa-ru-u ». Son père a redemandé du gratin de pâtes, content qu’il en reste, parce que, d’habitude, comme Pierric adorait ça, il n’en restait jamais. Et la question se posait : mais alors Pépé préférait une part de gratin de pâtes à son fils ? Allez les gars, arrêtez de déconner, même pour vous, même selon vos standards, c’est tout petit.

Oui même pour méméchante et pour pépé, cette comparaison ne tenait pas. Mais la vérité est peut-être pire encore. Pire parce qu’elle dit tellement sur nos lâchetés, nos faiblesses. Pépé s’est vu se resservir, s’est vu penser ce qu’il pensait et 18 ans d’ignorance, de mépris, de bêtise et de lâcheté lui sont revenus à la gueule tandis que son sourire était encore sur son visage alors que sa cuillère restait en suspens. 18 ans en pleine tronche en à peine trois secondes, laisse-moi te dire que même avec un bon casque, ça défrise un peu la permanente. Pépé était à la cool, au bord de la piscine et dans le même instant il se retrouvait au bord du précipice : « connard, père indigne, comment t’as pu faire ça » ! C’est ce jour là qu’il est devenu presque complètement sourd. Et qu’il a arrêté le gratin de pâtes aussi. Devant un choix pareil : reconnaître ses faiblesses, démarrer un nouveau chemin ou tourner définitivement la tête, il a choisi ou peut-être n’a-t-il rien choisi du tout d’ailleurs. Il a fermé les yeux pour ne plus voir ce fils qui s’obstinait à exister, même dans l’absence.

Pierric est parti. Dans le Larzac. Oui oh, ça fait cliché mais quand on est si loin du normal, de l’ordinaire, ça fait du bien de se retrouver dans un cadre connu. Il a eu des enfants, qu’il a aimé comme il a pu, qu’il aime encore et qui ont un petit peu mangé leurs crottes de nez mais comme le font tous les enfants : dans un esprit de découverte, pas de survie.

Ah, et il a pardonné. Oui, je te vois toi au fond, tu n’y crois pas à cette histoire de pardon. Des trucs comme ça, ça ne se pardonne pas. Laisse-moi te dire que justement, ce sont ces seules choses là qui méritent d’être pardonnées. Il a pardonné à ses parents ce que eux-mêmes ne se sont jamais pardonné. Il leur a pardonné et il le leur a dit : ce jour là, chez pépé et méméchante, leur fils fantomatique s’est incarné et ni lui ni elle, n’ont pu lui pardonner à lui, d’avoir été si fort là où eux avaient été si faibles…

par V

Le narrateur.

Vous avez apprécié cette lecture ?

Abonnez-vous au site : RSS
Partagez cet article :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*